La lettre

Mouton ouvre toujours sa boite aux lettres avec crainte. Rigoureux et honnête dans la vie, il a néanmoins une très forte propension à oublier les petites choses du quotidien. Un éparpillement qui lui vaut beaucoup d’impayés et de lettres de relances. Cependant, la lettre du jour est écrite à la main, ce qui est devenu très rare. Mouton se précipite pour l’ouvrir, et reconnaît plus clairement l’écriture de Mali.

« Fatigué de toutes ces luttes, je deviens observateur de ma vie. Je me suis construit sur la rationalité, et je m’en suis servi pour soigner la faiblesse de mes émotions. La faiblesse vient toujours de l’émotion. Monstre de sang froid, je suis devenu la machine à tout faire, sereine, infaillible et souriante que je voulais devenir. Je contrôle mes émotions comme mon éjaculation, preuve s’il en est que je ne débranche jamais. Le contrôle des émotions c’est le bouclier de fortune, celui que le sensible se construit quand il en a marre de se faire asséner de coups d’épée dans le dos, par celui qui était son ami. Mais le problème du contrôle des émotions, c’est qu’à force, tu n’a même plus à contrôler. A force, tu ne ressens simplement plus rien.

On a été frustré ensemble, puis on a dragué ensemble, on a aimé ensemble, été décus ensemble, on y a cru depuis tout petits. Depuis, on a avancé, on ne se fait plus maitriser par le diktat de notre bite, on parle aussi chaleureusement à une fille moche qu’à un top model, qu’à une vieille, un éboueur, un ministre… On a tout vécu et dans ce tout, on a été décu par tout. Le sexe est une aberration, on passe sa vie à en être décu, et on passe sa vie à courir après. Le couple est un supplice, le travail salarié est contre nature, la vie au 5ème étage de cette tour qui nous faisait fantasmer lors de la visite est une triste farce… c’est comme si tout n’était qu’une suite d’espérance, ponctuée de déceptions. Tu le sais mouton, que je ne dis pas ca sur le coup de la tristesse, car tu sais que je ne ressens plus de tristesse. Je dis ca bizzarement au moment ou je suis le plus heureux et épanoui de ma vie… Le moment ou j’ai plusieurs femmes qui m’aiment, où la séduction est devenue une virtuosité, où les entreprises du monde entier m’appellent et me courtisent pour m’avoir, où je me paie de luxe de ne pas travailler pour me retrouver avec moi-même, et où j’arrive le plus à donner aux autres. L’écoute, le service, le sourire. Je suis en symbiose totale avec mon corps, mon esprit et la société. On avait raison, tout le bonheur découle du contrôle des émotions. Savoir que l’on sera décu, c’est n’attendre de rien ni de personne, ne pas placer d’espoir. Et ne pas placer d’espoir, c’est ne pas etre décu, ne pas craindre que la personne ou la chose s’en aille. Etre indépendant de tout et tout le temps, tout en prenant les petits bonheurs sporadiques que la vie nous offre. Et plus je suis indépendant, plus les gens sont dépendants de moi. Je suis heureux mouton, mais triste de ne pouvoir être heureux qu’en ayant renoncé à la perfection humaine. Comme tous les sensibles, je voudrais vivre dans mes émotions, crier au monde que je l’aime et le tuer quand il me trahit.

Je suis l’observateur de ma vie, mouton. Je ressens ce que chacun ressens quand il va à l’étranger et qu’il observe un élément de culture locale avec ce recul si singulier. La même chose sauf que ce que j’observe, c’est tout, tout le monde, dans un envrionnement que je connais depuis ma naissance. Je suis une caméra détachée de mon corps, j’observe ma vie par écran interposé, et je fais croire au monde que je suis réel. Je ne suis qu’une illusion, sur millions de pixels.

Mali. »

La fille dont tout le monde reve, part II

previously, on Soup Story:

Pumpkin est la fille dont tout le monde rêve(…)Caouette l’a rencontrée dans un bar.(…)Aimanter les batards, telle est la hantise de Pumpkin, alors elle décide de prendre le sort à contre-pied, en ouvrant les portes de son intimité au premier qui lui paraitra innofensif.(…)Voila deux semaines que Caouette sort avec Pumpkin(…)Il a du mal à comprendre ce que veut Pumkin, puisqu’elle semble aussi enthousiaste à répondre à ses approches qu’appliquée à ne pas être la première à les faire.

Être attentionné, faire des compliments, être doux, sincère et drôle, palpitant et passionné, car ambitieux et concerné. Il n’est pas possible de se rendre compte de l’exigence de l’amour que lorsque l’on est avec une personne que l’on n’aime pas.

Caouette apprend cette leçon, voit de ses yeux de naïf amoureux peu expérimenté la violence de la réalité de la femme, la violence de la réalité de l’amour, pour celui qui n’aime pas. Pumpkin reste cette sombre et romantique rêveuse, qui fait se retourner les hommes dans la rue, fantasmer ceux qui la fréquentent, et jalouser ses consoeurs. Que rêver donc de plus pour celui qui a souffert de ne pas être aimé pendant si longtemps, après ce fameux désastre amoureux d’il y a deux ans, dont il ne s’est jamais vraiment remis. Que rêver de plus qu’une fille douce, gentille et belle, qui lui offre de l’affection et de l’amour, du pur, du vrai, du véritable, celui qui grandit quand les défauts apparaissent, qui voit de la tendresse dans la médiocrité et la maladresse, celui qui fait briller les yeux lorsque son homme lui sourit. Caouette a tout, et c’est bien ca son malheur. Fantasmer une vie est souvent plsu excitante que de la vivre. Le rêve est une idéalisation à laquelle correspond forcément une déception. La différence entre les deux, c’est la vie. Vivre un rêve, c’est en faire le deuil, et en être décu car rien n’est parfait.

Il ne peut plus feindre. Caouette est trop sincère avec les gens et avec lui-même pour se mentir à lui-même ainsi qu’aux gens. Lui qui vit en symbiose avec son corps est rappelé à l’ordre quand il est avec sa tendre, et qu’il est pris de frissons de dégoût et d’absence d’érection. Les choses les plus simples lui demandent alors des efforts surhumains : caresser son dos, quand elle le prend dans ses bras après l’orgasme, atteignant là son pic de bonheur au moment même ou Caouette est prisonnier de son malaise post-coïtal et voit naitre en lui des idées violentes et un dégout profond ; la regarder dans les yeux pendant qu’il la pénètre, alors même qu’il pense à Pooky, la belle chanteuse chauve qu’il a vu à la Soup Bastille ; passer la nuit près d’elle, sentir ses attentes, ses doutes, et être incapable de la rassurer.

Loin de la savoir, Caouette est bon comédien. Pumpkin se dit que c’est sa facon à lui de voir les relations amoureuses, allant doucement au début, de peur d’être déçu, avant de se jeter corps et âme dans le précipice des sentiments. Malheureusement pour elle, l’attraction n’est pas un choix. Elle dépend de facteurs émotionnels précis qui se déclenchent plus ou moins facilement selon les types de comportements. Ainsi, et sans le savoir, Pumpkin est plus amoureuse chaque jour car Caouette ne prend pas le temps de lui écrire, ni de l’appeler. Il est occupé se dit elle. L’être humain est une autruche, toujours surpris de tout, et toujours décu de ne pas avoir su anticiper et lire des signaux pourtant si évidents à posteriori. Caouette ne lui écrit pas car Caouette ne pense pas elle. Son sentiment de défi face à un homme si peu jaloux la fait s’attacher encore plus à notre bobo de Montmartre, quand celui-ci se moque juste éperdument de la voir dans les bras d’un autre homme, voyant cela comme une belle opportunité de lui faciliter la pénible tâche de la rupture. Elle a ces yeux amoureux qui rajoutent à la réalité ce voile obscur d’onirie et de fantasme, pour finalement réinventer le réel. L’absence de discussion devient du mystère pour elle, donc de l’excitation, alors qu’il ne prononce mot afin de ne pas lui donner d’autres perches lui permettant de parler. Car elle rationalise tout sous le même dénominateur commun, sa facon éperdue et torride de lui faire l’amour. Elles s’accrochent toutes à cela, la femme ayant une sensibilité particulière à son corps, dont la détermination antropologique est d’enfanter. Un rapport profond très intime que ne connaît pas l’homme, et son marteau piqueur si facilement exhibé, outil de butinage généralisé. La femme et son besoin de plénitude, Pumpkin et sa jouissance à l’idée d’être saisie, prise par des mains à la fois fermes et tendres, qui malaxent ses seins pendant que les bruits de claquement s’entendent jusqu’au 5ème étage. Une facon brutale de faire l’amour, de la retourner, de la prendre par derrière qui la porte au septième ciel, qui déclenche chez elle se sentiment si féminin d’être totalement possédée, dominée, fermement tenue, ce qui sont les conditions idéales pour atteindre l’orgasme. Une litanie amoureuse bien loin de la vision de Caouette, qui veut simplement la prendre par derrière pour ne pas voir sa tête, et la baiser comme une chienne car c’est l’unique manière de contrôler ses envies de violence post-éjaculation.

Une fois la graine ejectée, le temps du malaise est de plus en plus violent chaque jour, une douleur interne beaucoup plus forte que toutes les pulsions sexuelles réunies, une somatisation qu’il interprète rationnellement comme une contradiction énorme entre son souhait, aimer une femme qu’il le fasse sentir vivant, qui lui pose un défi permanent et le pousse à la séduire constamment, et un objet soumis, un caméléon qui s’adapte à ses moindres faits et gestes, à ses moindres souhaits et caprices, pour qui sa parole est d’or et ses actes d’argent. Une boule au ventre au royaume du bobo, nanti depuis toujours et élevé dans l’ataraxie. Un signal qui brise un peu plus sa naïveté de jeune, qui pensait encore qu’une fille aimante et innofensive représente l’objectif absolu et imbattable de tout homme normalement constitué. Il se comprend un peu moins et se dégoute un peu plus, là, au milieu de son king size bed et cette belle brune qui l’enlasse en le regardant amoureusement. Il réalise que la beauté n’est pas l’attraction, que l’attraction est l’essence de l’amour, et qu’elle dépend de cette capacité qu’à l’autre à vous faire sentir exister, à vous sentir vivre de l’intérieur, vous donne envie de vous battre pour la garder… Il vient de prendre dix ans.

La fille dont tout le monde reve, part I

Pumpkin est la fille dont tout le monde rêve. Belle, intelligente, elle étudie la psychologie à Nanterre, et finance ses études en travaillant comme standardiste dans la société où Crouton travaille, chez Soup Inc. D’origine colombienne, elle a cette peau mate et ces cheveux noirs bruts qui contrastent si magnifiquement avec ses yeux vert clair. Un chef d’œuvre et une crème, puisque cette fille est la bonté incarnée.

Caouette l’a rencontrée dans un bar. Caouette aime les bars. Surtout ces bars lounge, où les lumières sont douces, les bougies envoûtantes, les filles jolies et les canapés moelleux. Caouette adore ces ambiances, surtout dans les quartiers populaires. Il aime à se sentir au contact du peuple, lui qui souffre tant, c’est sa façon à lui de dire au monde à quel point il se sent proche d’eux. Il tente d’exprimer cette proximité pendant son cours de peinture du Samedi matin, car l’art est pour lui le meilleur moyen donné aux hommes de communiquer (ce qui lui permet d’etre en accord avec sa conscience quand il s’agit d’ignorer ces gens pauvres dont il fantasme le vécu). Toujours fasciné par une beauté exotique, Caouette a vu ses yeux écarquillés à la vue de la douce colombienne. Son cœur palpite, une douce euphorie s’empare de lui et vient se traduire par une forte bouffée de chaleur très agréable, comme sous l’effet d’une surdose d’anti-inflammatoires. Le nirvana cède vite sa place à l’angoisse, cette fameuse angoisse de l’approche que tant d’hommes redoutent, comme s’ils pensaient que la belle allait sortir un fusil de chasse de son sac Lancel, acheté soldé pendant les 3J des galeries lafayette.

Son approche fut aussi nulle que son discours, Caouette étant de ces hommes qui parlent énormément mais ne disent rien, voguant entre expériences fantasmées dans des contrées lointaine et exotiques, et admiration des classes populaires dont ils vivent pourtant à distance, ces quelques mètres qui séparent une vie grise et angoissante d’une vie radieuse et insouciante, dans les bras de Paris la pute. Mais Pumpkin est une fille gentille, adorable même, et sa bonté lui permet de transcender la médiocrité perceptible, et de palper ainsi un sentiment de pureté dans les propos du bobo parisien. Pumpkin craint une nouvelle relation. Elle n’a pour ainsi dire jamais eu d’histoire heureuse, l’intégralité de ses romances se sont avérés poursuivre le même schéma décadent, allant de manque de respect à violence verbale, avec un passage par la case gifles. Aimanter les batards, telle est sa hantise, alors elle décide de prendre le sort à contre-pied, en ouvrant les portes de son intimité au premier qui lui paraitra innofensif.

Caouette est aux anges, voila deux semaines qu’il sort avec Pumpkin. Il sait tout de son histoire, et se demande comment des hommes peuvent ils être aussi cons pour avoir laissé passer leur chance avec elle. « Aveugles, abrutis !! » s’écrie t-il alors qu’il se dirige vers un bar à chicha, près d’Abbesses, Calogéro dans l’iPod Touch. Une fille comme elle se protège, se savoure et se déguste, mais l’ignorance des uns fait le bonheur des moins incultes. Il se laisse envahir de la vanité de l’amoureux, de ce sentiment irrépréssible qui vous fait sentir meilleur que la masse, alors même que vous avez pu obtenir votre histoire d’amour grâce à votre énorme médiocrité. Les premières semaines sont timides, Caouette envoie quelques textos, auxquels la belle répond dans la seconde, toujours très enjouée. Les rendez-vous se fixent à l’initiative du bobo, très facilement puisque la brune ténébreuse est toujours disponible.

Quand ils sont ensemble, Caouette n’ose pas toujours. Il a du mal à comprendre ce que veut Pumkin, puisqu’elle semble aussi enthousiaste à répondre à ses approches qu’appliquée à ne pas être la première à les faire. Au lit, malgré les soirées passées à se masturber en pensant à elle, l’appétit de Caouette pour sa colombienne commence à décroitre. Elle semble pourtant avoir une libido intarissable, un appétit sexuel féroce, source d’actes à répétition, des actes où elle est au centre de l’attention, recoit beaucoup, mais ne donne rien. Maniable, elle est la soumission incarnée, une vraie poupée gonflable, avec ses qualités (souple, malléable, etc…), et son gros inconvénient, à savoir l’impression de baiser un cadavre qui respire. « Putain !! » Caouette le fils d’avocat se réveille, essaie alors de chasser ces pensées trop lucides, et décide d’effriter un petit peu d’herbe dans sa chicha pour s’évader, pour passer du 18ème à l’orient, sous les regards de haine des habitants du quartier voisin de la Goutte d’Or.

to be continued…

Mali, l’Eurostar et la chanteuse chauve

Il est 10h12 à Gare du Nord, et le train part dans 10 minutes. Direction Londres en ce mardi matin. Mali n’a toujours pas converti son billet électronique en billet atomique, et se demande sincèrement quel est l’intérêt de passer par la feuille de papier A4 pour repasser ensuite par le bout de carton, le tout sous couvert de protection de l’environnement. Bref, il n’a pas le temps de repartir dans ses théories du Mardi, il court désormais, même s’il ne déteste rien de plus que de suer avant même que la journée commence. Dans sa précipitation, il bouscule un individu particulièrement chevelu. Il est sur le point de s’excuser quand il se rend compte que c’est un visage familier. C’est Kesty, son ami d’enfance, le seul qui a toujours été capable de rivaliser avec lui quand il s’agit de glander, un pur mec ! Il est dégouté de ne pouvoir prendre de vraies nouvelles, mais il doit filer… mais bon, de toutes facons Kesty avait l’air captivé par une discussion sûrement hautement philosphique avec un renoi d’1m92.

Passés les sas de sécurité et les contrôles aux rayons X, Mali se précipite dans la voiture 16 et commence enfin à récupérer l’usage de ses sens, à mesure que le stress retombe. L’ouie déjà, ce qui lui permet de savourer « Don’t Let it bring you down » de Neil Young sur le live du Massy Hall, son préféré. Il a une terrible envie de chanter en même temps, mais la voix de castré d’oncle Neil, en contraste avec son physique de dur à cuire risque de faire un cocktail ridicule. La vue ensuite, puisque son scanner intégré l’a renseigné sur la présence de 4 cibles potentielles, qu’il a directement traduit en 6, 7, 7.5 et 5. La vue toujours, quand il analyse les têtes autour de lui, dans cet Eurostar d’un matin d’Avril, quand toutes les places sont occupées par des hommes d’affaires, leur costard, leur Blackberry, leur « Le Point » ou « Financial Times » et leur pain au chocolat en plastique à 2 euros du Relais H. En parlant de pain au chocolat, son odorat lui rappelle, par réaction chimique interposée, qu’il n’a pas bouffé.

« Excusez moi », une voix féminine vient de derrière. Un sourire qui montre des dents blanches parfaitement alignées, une peau noire métissée, très claire. Des traits fins. Impossible d’en savoir plus, elle le regarde et attend qu’il se pousse, ce n’est pas le moment de regarder ses seins. Il s’execute, boum ayé il en a profité, et il lui attribue un 8.5, ce qui est très rare pour un expert de ce calibre. Mali est toujours content au contact des filles, même s’il aime vivre sans. Il se sent comme un papillon sans chrysalide, qui prend des couleurs majestueuses au contact de la liberté. Content mais pas excité, la beauté humaine n’a plus d’incidence sur son comportement, lui qui ne voit pas pourquoi donner plus de respect à quelqu’un qui n’a rien fait pour le mériter, à part gagner la loterie biologique.

« La compagnie des Wagons Lits vous informe qu’un bar est à votre disposition en voiture 15, au centre de la rame. Vous y trouverez un assortiment de boissons chaudes et fraiches à déguster sur place, ou à emporter ». Cette phrase, Mali la connaît par cœur, depuis le temps qu’il traverse la France. Et cette expérience du voyage lui a appris une chose « on fait des rencontres intéressantes dans le train ». Il est décidé à vérifier la véracité de cette conjecture.

Après avoir écouté la fin du concert, soit 20 minutes après le départ, le belle sort un paquet de Figolu, ses gâteaux préférés. Il existe deux moyens d’amadouer Mali : lui donner un piment, ou lui faire manger une figue. Il le savait, et décide de lui dire. Elle rigole, et lui offre un gateau.

«

- Tenez !

- Merci, toujours agréable d’être assis à côté de quelqu’un qui a du gout.

- Merci ! Vous écoutez quoi ?

- Neil Young, j’ai une terrible envie de chanter mais je doute que le sosie de Villepin, là bas, apprécie.

- Lui à la limite, il est peut être funky au fond. Mais regardez sur la place de quatre la bas, y’a une Michele Alliot Marie ! Un homme sans bite !

- Ahahaha… Vous êtes lesbienne ?

- Hein ? Bah non ! Pourquoi ?

- Les seules filles drôles que j’ai rencontrées dans ma vie en étaient. Ca fait trop de bonus pour une seule personne, là !

- Ahaha ! Je suis une exception.

- Par contre votre haut est pas très original, c’est de la tête de gondole H&M

- Vous cherchez à me vexer ? Ahaha, non j’avoue j’aurais pu faire mieux. J’suis à 10% de mon potentiel.

- On passe à aux questions mondaines ?

- Ahahaa, ok !

- Tu fais quoi dans la vie ?

- Huuhhhh… comment dire, huhhhhh j’suis policier

- Nan ! Enfin !!

- Quoi ?

- Enfin un défaut !!

- Hahaha ! J’en étais sure !

- Non sérieux c’est mortel ! J’aurais jamais deviné, vu que t’as pas l’accent marseillais.

- Et pourtant ! Je suis basé sur le 17ème, avec en plus la protection de certains ministères.

- Genre lequel ?

- Genre ministère de l’intérieur.

- T’as bossé avec Sarko ?

- Ohhhh oui ! J’en ai de belles sur lui !

- Franchement, il est aussi moche en vrai qu’à la télé ?

- Pire ! Il ressemble à rien. Par contre c’est un vrai chaud lapin. J’ai travaillé avec lui pendant deux ans, et pendant leurs réunions on discutait avec les gens du ministère, bah figure toi que y’en a pas une seule qu’il a pas sautée.

- Ahaha ! Enorme ! Même si c’est pas un compliment pour les femmes… je doute qu’elles se seraient fait prendre par la même gueule de con s’il était macon ou plombier…. Mmh, attend que je fasse pas de gaffe… vous avez pas baisé, si ?

- Ahahaha non ! Pourquoi, j’ai une tête de salope ?

- Un peu… Non, je plaisante, mais si j’étais lui j’aurais tenté ! Alors pour peu que tu aimes le pouvoir…

- Non, tu vois moi mon truc c’est plutot la musique… Donc s’il était producteur je dis pas ahaha

- Ahhhhlalala ! toutes les mêmes. Au fait, je me suis pas présenté. Mali, Directeur Artistique chez Virgin.

- Non, tu te fous de ma gueule là !

- Non ! Où sont les toilettes ?

- Ahahaha, non sérieux tu fais quoi dans la vie !

- Je suis vraiment producteur ! Ecoute, je vais être franc. Mademoiselle, vous m’avez déclenché. Je viens du Val de Marne, mon cœur vient d’se pencher. Aimez vous les tulipes, car je ne danse pas, rendez vous ce Jeudi 30, je serai dans c’bar.

- C’est du Oxmo ca !!

- Bien vu !! On va pouvoir commencer à parler musique !! C’est quoi ton nom de scène ?

- Pooky”

La discussion continua trois heures.. Trois heures pendant lesquelles Mali lui fit réellement croire qu’il travaille chez Virgin, qu’il est chargé de produire les nouveaux talents, si bien qu’il se fit inviter au concert qu’elle donnait le soir dans un café obscur du nord de Londres. Il se rappelera longtemps de cette soirée passée à regarder son sourire, ses dents blanches, ses traits fins, couplées à sa voix majestueuse, qui l’emportèrent très loin de la misère intellectuelle qui avait caractérisé les réunions du jour. Il s’éclipse en douce avant la fin du concert, saute dans un taxi noir devenu rose grâce au Dieu publicité et à T-Mobile, regarde par la fenêtre en passant sur Grosvenor Gardens, sourit à une fille à vélo au feu rouge, pense un temps au cochon Sarkozy, puis sort son calpin, son stylo et griffonne quelques mots que lui seul peut comprendre : « espérance => cul, réglo => amour ».

Crouton, l’imposture vivante

VLAM ! Crouton se réveille, en sursaut, panique légèrement pendant ces fameuses quelques secondes du matin où l’on sait pas où l’on est et ce que l’on fait là. Une fois les éléments de base resitués, Crouton entame les 45 secondes où des éléments importants de nos vies sont complètement oubliés, avant que les trous ne se comblent uns par uns, et que les angoisses liées ne réapparaissent.

Le bruit de la porte, c’est Lili, qui n’en est plus à son coup d’essai pour exprimer son ras-le bol du couple. Mali l’attend à Bourse pour un petit déjeuner suédois, autour duquel elle se passera la main dans les cheveux une centaine de fois, pendant que Mali regardera furtivement son décolleté 47 fois (un décolleté qu’elle a voulu volontairement plongeant ce matin, allez savoir pourquoi). Il est 9h45 déjà, et Crouton, cet ignorant béni, commence à 9h30 mais ne panique pas outre mesure. Déjà parce qu’il est bien trop occupé à penser à sa situation avec Lili, et surtout parce qu’arriver à l’heure ne fait pas partie de ses priorités.

Crouton est ce qu’on appelle une imposture. C’est-à-dire qu’il travaille dans une grande entreprise très renommée, Soup Inc., à un poste important (il gère 12 personnes directement), mais ne fait absolument rien de ses journées, ne connaît rien à son activité, et se fait même dépasser en crédibilité par les stagiaires de 21 ans. Il a en revanche d’incontestables qualités de « Manager », au premier rang desquelles un sens aiguisé du baratin, et une fine connaissance de la manipulation d’information dans les grandes structures (d’aucuns appellent ca « l’art de la copie cachée »).

Son rêve ? Se faire licencier, puisqu’il est procédurier et très endurant dans le conflit. Ses employés, qui passent les ¾ des déjeuners à parler de Crouton et sa vie, s’amusent à dire que s’il avait le même niveau de vice dans son couple, sa femme lui boufferait dans la main. Mais Crouton l’ignore, et en attendant, il prend son temps dans la salle de bain. Il a découvert il y a quelques mois le développement des produits de beauté pour les hommes, et trouve ca formidable. Depuis, il n’hésite pas à mettre une petite couche de fond de teint et à se limer les ongles dans le métro, il parait que c’est trendy et que les filles aiment ca.

Moutarde, CDD de 22 ans originaire de Metz, qui travaille sous les ordres de Crouton n’en peut plus. C’est de lui que viennent toutes les bonnes idées du service, grâce à lui qu’elles sont appliquées, c’est lui qui se rappelle des meetings pour Crouton, des dates de remise des reporting à la finance, des entretiens pour trouver des stagiaires, et à chaque fois, c’est la même mascarade. Il recoit un beau jour un email transféré de Pimbeche qui le transfère de Parka qui le transfère de la boss Chavignol, un mail envoyé à toute la direction dans lequel Crouton se vente de ce que Moutarde s’est tué à faire les deux semaines précédentes.

Moutarde commence à hautement maudire ce guignol et commence à noter frénétiquement chacun de ses tics de langage. Sur son cahier pendant la fameuse réunion d’équipe du Mardi, il note ses phrases qui lui donnent des frissons dans le dos, comme « je pense qu’il faut mener une vraie réflexion là-dessus », ou « je suis assez d’accord », « je suis vachement preneur d’une reco là-dessus ». Pour la dernière phrase, il a même noté la traduction à coté : « je suis une saloperie d’imposteur, je gagne 170K et je n’en sais strictement rien de par mon incompétence notoire, et compte sur vous pour rattraper ma connerie. »

Concrètement, Crouton passe ses journées à surfer bêtement sur le web. Influençable, il a écouté ses amis brokers qui lui ont conseillé le marché de Stockholm. Alors il joue avec le F5 à longueur de journée pour voir l’évolution de ses actions. Il n’a misé que 500 euros, mais aime à dire qu’il se positionne sur les marchés internationaux pour épater les gens. Il partage le reste de son temps à surfer sur les sites d’information, car il a compris que pendant les déjeuners d’affaire, il est plus facile pour paraître crédible de connaître les dernières actualités du marché que de vraiment savoir générer de la valeur ; et à parler sur la messagerie instantanée du boulot. Il parle à Pumpkin, la bonnasse de la réception. Lâche typique et méprisable, il essaie de se rassurer dans son couple en se créant des plan B avec cette fille de 22 ans, lui qui en a 37.

Mais il est 17h30, et Crouton est trop amorphe pour commencer à travailler. Alors il se lève, prend son casque de scooter Momo Design sous le bras, fronce les sourcils, prend l’air pressé et agité de rigueur, et se casse furtivement en lachant un « faut que je file, j’ai un meeting » pour aller finalement moisir sur son canapé en zappant les 340 chaines de sa LiveBox en attendant le retour de celle qui se venge sans le savoir des 12 personnes haineuses qui le regardent partir, l’air ébahis.

Crouton et la femme adultère

épisode pilote initialement publié en Mai 2007 sur pasdeschiffons.com

Crouton se lève de bonne humeur ce matin. L’olympique de Marseille a gagné hier soir, et il ne s’est pas disputé avec sa copine de toute la soirée. Voila sept ans que Crouton et Lili sont ensemble, il se rencontrés à vingt ans, et après les nuits dorées et majestueuses du début, les projets grandioses et les décisions à la hâte (comme celle de s’installer ensemble), s’est enchaînée une routine aussi blasante qu’indispensable. Trois mois après l’emménagement, les petites disputes sont apparues. Un calebute mal rangé, des chaussettes qui traînent, un mégot dans un verre… Et puis c’est devenu systématique et exponentiel : elle lui reprochait de dormir avec ses chaussettes, de marcher en canard, d’être tête en l’air, bref, ils avaient passé la barrière symbolique où la femme reproche à l’homme tout ce qui faisait son charme avant. Crouton était stupéfait, il ne comprenait pas comment Lili pouvait passer d’un extrême à l’autre en si peu de temps, lui qui s’était toujours si bien comporté. Il la laissait toujours décider des lieux de sorties, lui faisait à manger, débarrassait la vaisselle, pliait toujours quand il y avait un désaccord sur le programme télé à suivre, et rentrait tous les soirs avec une rose. Plus le temps passait, plus il l’aimait, et plus il avait envie qu’elle le sache.

Mais il ne comprend plus, il a une volute de fumée noire devant les yeux, des pensées sombres qu’il ne veut pas voir mais qui lui disent clairement qu’elle ne supporte plus cette relation, et qu’elle compte bien lui faire payer. Il interprète alors toutes les preuves irrévocables de manque de respect comme des signes de fatigue ou d’énervement, certainement liées à son nouveau boulot, dont elle se plaint tant. Lili est journaliste à StoryTelling LLC. Cherchant désespérément une solution, il alterne, entre preuves d’amour pour tenter de la récupérer, et colères noires très violentes, pour lui montrer qu’il ne se laisse pas faire et qu’il sait être un mâle, un vrai.

Les jours passent, Lili s’éloigne, elle est de plus en plus distante. Ils ne font plus que se croiser, eux qui ne pouvaient passer un déjeuner sans traverser Paris pour manger ensemble. Elle ne veut plus l’embrasser, ne lui tient plus la main dans la rue (elle dit que ca la gêne), et a de plus en plus de « journées speed au taf » qui fait qu’elle rentre tard, se cale devant la télé et refuse les câlins. Crouton voudrait vraiment trouver la solution, et s’il pouvait, il irait remonter les bretelles de son boss en personne, lui qui la surcharge tant de travail.

Au travail justement, Lili a rencontré Mali, un franco thaïlandais filiforme et plein de répartie. Ils ont flirté à la machine à café, où Mali l’a doublé dans la file un matin, en lui disant que l’égalité des sexes, ca marche des deux côtés. Elle a ri, et depuis ils passent leurs après midi sur le messenger interne de l’entreprise, pendant que leurs dossiers s’entassent. Elle connaît ses limites, Lili. Elle sait qu’elle aime Crouton et que même si c’est un peu dur en ce moment, c’est l’homme de sa vie. La preuve, ils cherchent à acheter un appartement du côté de Saint-Ouen, un 65m² pour faire une plus-value sous 5 ans. Mais elle se surprend à être aussi heureuse au contact de Mali. Elle y pense le matin, et ça la motive à aller travailler. Et quand vient le soir, elle se sent coupable de ces journées passées sans penser à son homme qui la chérit et l’aime tant.

Elle aimerait savoir ce qui ne va pas chez elle. Elle a un homme qui l’aime, l’adule, lui offre tout ce dont elle a besoin et se plie à ses exigences. Et voila qu’un homme malpoli et provocateur arrive dans sa vie et balaie toutes ses certitudes. Maudis Mali !! Avec sa facilité et son détachement, il a même réussi à se faire inviter à déjeuner par la jolie Lili ! Jamais elle n’avait rien payé à un homme, et jamais elle n’avait eu le sentiment d’avoir peur de perdre quelqu’un si elle ne le faisait pas. Elle ne concevait pas qu’un homme puisse être autre chose qu’au service intégral de sa dulcinée. Alors, la confiance grandissant, elle a accepté un Jeudi soir d’aller boire un verre avec lui après le travail. Les abdos regonflés par les tranches de rigolades en série, il lui propose innocemment de passer chez lui, pour lui montrer les dernières photos de son voyage en Inde. Il l’a prise de court en lui disant qu’il ne fallait pas qu’elle se fasse de films, qu’elle ne se ferait pas rembourser le resto en nature. Riante, et inconsciemment vexée, elle monte alors les 5 étages à pied, sans sentir son mal de cuisses. Sur le canapé de Mali, ils regardent les photos, un verre de rhum à la main. Il la fait rire et alterne un regard pénétrant dans son œil droit, ponctués d’allers retours vers sa bouche. Son charme s’opère de plus en plus. Elle enchaîne les verres, comme pour atteindre cet état où elle pourra mettre son craquage sur le dos de l’alcool. La température monte, les mains commencent à se trouver. Mali remonte la sienne doucement, de l’intérieur de sa cuisse jusqu’à son entrejambes, où il voit qu’une fournaise est en marche. Il s’approche alors de son cou, qu’elle lui présente volontiers…. remonte, elle commence à frémir… Il cherche alors sa bouche pour l’embrasser, elle goûte subrepticement au fruit défendu, puis elle recule, se braque, penaude. Elle lui explique alors qu’elle est avec Crouton, qu’elle l’apprécie mais qu’elle préfère vraiment rester amis. Mali reste de marbre, toujours sûr de lui. De toutes manières, il connaît cette chanson, si classique qu’elle lui semble être un hymne apprise par toutes les femmes adultères en devenir.

Le soir, blottie dans son lit, après avoir répondu une fois de plus à l’interrogatoire de Crouton qui décidément ne comprend pas ces nocturnes imprévues, elle pleure silencieusement. Elle est amoureuse, mais est trop attachée à ce qu’elle a bâti pour tromper son mec. En revanche, elle ne ressent aucune culpabilité, puisqu’elle n’a pas craqué. Voici 8 semaines qu’elle divague et est quasi-esclave des émotions générées par l’habile thaïlandais, 8 semaines qu’elle dévoile les failles dans son couple, comme autant de perches lancées pour l’abordage, 8 semaines qu’elle se venge inconsciemment sur son homme de tellement l’aimer qu’elle ne peut aller jusqu’au bout, de peur de lui faire de la peine. Alors elle se dit que la souffrance est un moindre mal que la peine, et qu’il l’a bien mérité après tout. Elle qui s’est laissée toucher le sexe par un autre homme, après 7 ans de couple ne ressent aucun sentiment adultérin. Sept ans de couple, dont 4 de dérive, une aventure intitulée fluctuat nec mergitur si le blagueur de la machine à café n’avait décidé de tirer à boulet rouge sur la bateau qui tangue, arborant tête de mort sur pavillon noir.

Alors blottie dans le chaud de sa couette, et glacée par la peur de perdre, elle envoie un texto discrètement à Mali, pour le flatter, le rassurer, se rassurer, pour le garder, car il est son espérance, sa porte de sortie potentielle si son monde devenait trop sombre. Un texto que Crouton l’entend composer, lui qui ne trouve toujours pas le sommeil à 4h32, sentant alors les larmes chaudes couler sans bruit, le long de son visage.