Mouton ouvre toujours sa boite aux lettres avec crainte. Rigoureux et honnête dans la vie, il a néanmoins une très forte propension à oublier les petites choses du quotidien. Un éparpillement qui lui vaut beaucoup d’impayés et de lettres de relances. Cependant, la lettre du jour est écrite à la main, ce qui est devenu très rare. Mouton se précipite pour l’ouvrir, et reconnaît plus clairement l’écriture de Mali.
« Fatigué de toutes ces luttes, je deviens observateur de ma vie. Je me suis construit sur la rationalité, et je m’en suis servi pour soigner la faiblesse de mes émotions. La faiblesse vient toujours de l’émotion. Monstre de sang froid, je suis devenu la machine à tout faire, sereine, infaillible et souriante que je voulais devenir. Je contrôle mes émotions comme mon éjaculation, preuve s’il en est que je ne débranche jamais. Le contrôle des émotions c’est le bouclier de fortune, celui que le sensible se construit quand il en a marre de se faire asséner de coups d’épée dans le dos, par celui qui était son ami. Mais le problème du contrôle des émotions, c’est qu’à force, tu n’a même plus à contrôler. A force, tu ne ressens simplement plus rien.
On a été frustré ensemble, puis on a dragué ensemble, on a aimé ensemble, été décus ensemble, on y a cru depuis tout petits. Depuis, on a avancé, on ne se fait plus maitriser par le diktat de notre bite, on parle aussi chaleureusement à une fille moche qu’à un top model, qu’à une vieille, un éboueur, un ministre… On a tout vécu et dans ce tout, on a été décu par tout. Le sexe est une aberration, on passe sa vie à en être décu, et on passe sa vie à courir après. Le couple est un supplice, le travail salarié est contre nature, la vie au 5ème étage de cette tour qui nous faisait fantasmer lors de la visite est une triste farce… c’est comme si tout n’était qu’une suite d’espérance, ponctuée de déceptions. Tu le sais mouton, que je ne dis pas ca sur le coup de la tristesse, car tu sais que je ne ressens plus de tristesse. Je dis ca bizzarement au moment ou je suis le plus heureux et épanoui de ma vie… Le moment ou j’ai plusieurs femmes qui m’aiment, où la séduction est devenue une virtuosité, où les entreprises du monde entier m’appellent et me courtisent pour m’avoir, où je me paie de luxe de ne pas travailler pour me retrouver avec moi-même, et où j’arrive le plus à donner aux autres. L’écoute, le service, le sourire. Je suis en symbiose totale avec mon corps, mon esprit et la société. On avait raison, tout le bonheur découle du contrôle des émotions. Savoir que l’on sera décu, c’est n’attendre de rien ni de personne, ne pas placer d’espoir. Et ne pas placer d’espoir, c’est ne pas etre décu, ne pas craindre que la personne ou la chose s’en aille. Etre indépendant de tout et tout le temps, tout en prenant les petits bonheurs sporadiques que la vie nous offre. Et plus je suis indépendant, plus les gens sont dépendants de moi. Je suis heureux mouton, mais triste de ne pouvoir être heureux qu’en ayant renoncé à la perfection humaine. Comme tous les sensibles, je voudrais vivre dans mes émotions, crier au monde que je l’aime et le tuer quand il me trahit.
Je suis l’observateur de ma vie, mouton. Je ressens ce que chacun ressens quand il va à l’étranger et qu’il observe un élément de culture locale avec ce recul si singulier. La même chose sauf que ce que j’observe, c’est tout, tout le monde, dans un envrionnement que je connais depuis ma naissance. Je suis une caméra détachée de mon corps, j’observe ma vie par écran interposé, et je fais croire au monde que je suis réel. Je ne suis qu’une illusion, sur millions de pixels.
Mali. »
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