Crouton, l’imposture vivante

VLAM ! Crouton se réveille, en sursaut, panique légèrement pendant ces fameuses quelques secondes du matin où l’on sait pas où l’on est et ce que l’on fait là. Une fois les éléments de base resitués, Crouton entame les 45 secondes où des éléments importants de nos vies sont complètement oubliés, avant que les trous ne se comblent uns par uns, et que les angoisses liées ne réapparaissent.

Le bruit de la porte, c’est Lili, qui n’en est plus à son coup d’essai pour exprimer son ras-le bol du couple. Mali l’attend à Bourse pour un petit déjeuner suédois, autour duquel elle se passera la main dans les cheveux une centaine de fois, pendant que Mali regardera furtivement son décolleté 47 fois (un décolleté qu’elle a voulu volontairement plongeant ce matin, allez savoir pourquoi). Il est 9h45 déjà, et Crouton, cet ignorant béni, commence à 9h30 mais ne panique pas outre mesure. Déjà parce qu’il est bien trop occupé à penser à sa situation avec Lili, et surtout parce qu’arriver à l’heure ne fait pas partie de ses priorités.

Crouton est ce qu’on appelle une imposture. C’est-à-dire qu’il travaille dans une grande entreprise très renommée, Soup Inc., à un poste important (il gère 12 personnes directement), mais ne fait absolument rien de ses journées, ne connaît rien à son activité, et se fait même dépasser en crédibilité par les stagiaires de 21 ans. Il a en revanche d’incontestables qualités de « Manager », au premier rang desquelles un sens aiguisé du baratin, et une fine connaissance de la manipulation d’information dans les grandes structures (d’aucuns appellent ca « l’art de la copie cachée »).

Son rêve ? Se faire licencier, puisqu’il est procédurier et très endurant dans le conflit. Ses employés, qui passent les ¾ des déjeuners à parler de Crouton et sa vie, s’amusent à dire que s’il avait le même niveau de vice dans son couple, sa femme lui boufferait dans la main. Mais Crouton l’ignore, et en attendant, il prend son temps dans la salle de bain. Il a découvert il y a quelques mois le développement des produits de beauté pour les hommes, et trouve ca formidable. Depuis, il n’hésite pas à mettre une petite couche de fond de teint et à se limer les ongles dans le métro, il parait que c’est trendy et que les filles aiment ca.

Moutarde, CDD de 22 ans originaire de Metz, qui travaille sous les ordres de Crouton n’en peut plus. C’est de lui que viennent toutes les bonnes idées du service, grâce à lui qu’elles sont appliquées, c’est lui qui se rappelle des meetings pour Crouton, des dates de remise des reporting à la finance, des entretiens pour trouver des stagiaires, et à chaque fois, c’est la même mascarade. Il recoit un beau jour un email transféré de Pimbeche qui le transfère de Parka qui le transfère de la boss Chavignol, un mail envoyé à toute la direction dans lequel Crouton se vente de ce que Moutarde s’est tué à faire les deux semaines précédentes.

Moutarde commence à hautement maudire ce guignol et commence à noter frénétiquement chacun de ses tics de langage. Sur son cahier pendant la fameuse réunion d’équipe du Mardi, il note ses phrases qui lui donnent des frissons dans le dos, comme « je pense qu’il faut mener une vraie réflexion là-dessus », ou « je suis assez d’accord », « je suis vachement preneur d’une reco là-dessus ». Pour la dernière phrase, il a même noté la traduction à coté : « je suis une saloperie d’imposteur, je gagne 170K et je n’en sais strictement rien de par mon incompétence notoire, et compte sur vous pour rattraper ma connerie. »

Concrètement, Crouton passe ses journées à surfer bêtement sur le web. Influençable, il a écouté ses amis brokers qui lui ont conseillé le marché de Stockholm. Alors il joue avec le F5 à longueur de journée pour voir l’évolution de ses actions. Il n’a misé que 500 euros, mais aime à dire qu’il se positionne sur les marchés internationaux pour épater les gens. Il partage le reste de son temps à surfer sur les sites d’information, car il a compris que pendant les déjeuners d’affaire, il est plus facile pour paraître crédible de connaître les dernières actualités du marché que de vraiment savoir générer de la valeur ; et à parler sur la messagerie instantanée du boulot. Il parle à Pumpkin, la bonnasse de la réception. Lâche typique et méprisable, il essaie de se rassurer dans son couple en se créant des plan B avec cette fille de 22 ans, lui qui en a 37.

Mais il est 17h30, et Crouton est trop amorphe pour commencer à travailler. Alors il se lève, prend son casque de scooter Momo Design sous le bras, fronce les sourcils, prend l’air pressé et agité de rigueur, et se casse furtivement en lachant un « faut que je file, j’ai un meeting » pour aller finalement moisir sur son canapé en zappant les 340 chaines de sa LiveBox en attendant le retour de celle qui se venge sans le savoir des 12 personnes haineuses qui le regardent partir, l’air ébahis.

5 Responses to “Crouton, l’imposture vivante”


  1. 1 gg déc 10th, 2007 at 2:32

    Content de lire la suite des aventures de notre cher Crouton !

    Sinon j’ai essayé de laisser un comm’ sur la page du site pasdeschiffons.co (mais sans succès : je tombe sur une page “Access Denied”). Bref, je disais en gros qu’il était dommage de ne plus laisser en accès libre les anciens textes et les commentaires associés…

    A

  2. 2 Le Parasite déc 10th, 2007 at 3:22

    Hello gg,

    Bienvenue dans ce nouveau décor!
    Merci pr le signalement, le bug est corrigé.
    Les anciens textes (du moins notre best-of) sera envoyé à la liste des inscrits à notre base mail. On enverra aussi par mail les textes qui n’ont jamais été publiés (il y a du lourd dedans). ;)
    Bonne soirée!
    Parasite

  3. 3 oxmo déc 13th, 2007 at 19:31

    c’est une bonne nouvelle ça !

    sinon j’étais sûr que t’aimais raconter des histoires (le miel et les abeilles, etc…) tout en y associant les élements typiques qui permettent des raisonnements sociologiques ;)

  4. 4 Le Parasite déc 14th, 2007 at 2:04

    Yes, tu as raison Oxmo ;)
    Par contre Soup Story c’est un gros défi… tenir un scénario précis sur une durée assez longue, etre créatif, pas se contenter de l’analyse, et être super exigeant au niveau écriture..
    En gros écrire un texte de pasdeschiffons me prenait 1 heure, un texte de soup story en prend 2 ou 3 (et encore, parait que j’écris vite), et pour l’instant j’en retiens qu’un sur 10!!

    Un beau défi en somme….

  5. 5 costello143 déc 23rd, 2007 at 5:13

    bonsoir le Parasite …

    je suis encore et encore les quelques péripéties de Crouton qui vaguement ressemble aux miennes et à certaines de mes potos…

    Au moins , nous, nous le savons… merci des quelques eclaircis limpides que tu distilles avec la pointe socio-psychologique que j’aime tant,,, (quelle véracité ! )

    je pensais qu’avec la mort de “pasdeschiffons” vous seriez inactif…ouf ! Un blog peu nombrilo-narcissique ! (néologisme?)

    bref , sur les 2 blogs , continuez ! J’aime votre esprit analytique , j aime la forme et le fond (la forme me semblait supérieure sur votre bog en commun, la force viendrait de là ? )

    continue et t’arretes pas, j ai eu mal pour l’arret de l’autre…

    peace et force !

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